Témoignage de Julie

22/12/2020

Depuis l'assassinat de Samuel Paty en octobre dernier, le monde a franchi un seuil de plus vers l'insoutenable.

Lorsque l'on fait un cauchemar, il arrive bien souvent qu'au moment le plus critique, alors même que tout semble perdu et que l'on se dit: « Ce n'est pas possible ! », l'esprit soit saisi d'une illumination, se rappelant soudainement qu'il est seulement plongé dans le sommeil.

Au réveil, on est bien heureux de retrouver notre « bonne vieille réalité ».

Après l'assassinat du professeur, l'atmosphère glauque et lourde du cauchemar persistait, posant un vernis angoissant sur les aspects les plus anodins de la vie quotidienne.

L'insouciance m'avait quittée pour la première fois après les attentats du 11 septembre 2001. Les jours qui suivirent, en week-end chez des parents à la campagne, je considérais les éléments familiers: la rangée de peupliers devant la maison, le plaid écossais du chien, un bouquet séché de monnaie-du-pape, avec un sentiment d'incrédulité et d'angoisse. Toutes ces choses rassurantes m' apparaissaient comme extrêmement fragiles.

Lorsqu'au lycée, notre professeur d'Histoire avait lancé la discussion au sujet des attentats, nombreux étaient les élèves qui affirmaient que « les État-Unis l'avaient bien mérité. » 

Je me rappelle cette femme courageuse qui n'avait pas hésité à rentrer dans le lard de sa classe: « C'est ça le monde que vous voulez! Œil pour œil ! Le chaos quoi ! »

Après avoir mis les élèves face à leur cynisme, il y eut un lourd silence dans la salle, puis elle a repris son cours.

On écoute le cours, on lit le journal, on regarde les informations: et si intellectuellement on ne doute pas de la brutalité de la réalité , celle-ci n'est perçue bien souvent que comme une grande fable. Un jour, il arrive que l'Histoire vous frappe de plein fouet.

Enfant, tentant une première fois de lire le Journal d'Anne Frank, je dus m'arrêter.

Le passage où de manière enfantine et grave, Anne confie à Kitty les paroles de son amie Jacqueline: « Je n'ose plus rien faire, j'ai peur que ce soit interdit.» m'ébranla. Ma mère me consola comme elle put, m'affirmant que ces choses là étaient finies aujourd'hui, qu'il ne fallait pas que je m'inquiète.

Je me laissais bercer un temps par cette illusion.

En arrivant au travail le lundi 19 octobre 2020, j'appréhendais de rencontrer de la part de certains collègues la même froideur que celle de mes anciens camarades de classe. En allant chercher un café, je croisai ma collègue Sandra qui me demanda avec sollicitude comment j'allais.

Lorsque je lui expliquai les raisons de mon trouble, je vis se former un pli sur son front. Elle me demanda: « Mais tu le connaissais le gars ? »

Sa question incongrue me choqua autant que l'appellation irrespectueuse par laquelle elle nommait le mort. Cette collègue sympathique m'apparut alors comme un être terrifiant.

Elle-même ne comprenait pas mon trouble et déclara que certes, « ça ne se faisait pas, mais qu'il fallait respecter les opinions de chacun et ne pas blesser inutilement ».

Je lui répondis que si l'on suivait son raisonnement, il faudrait désormais que chacun veille également à ne pas aller à l'encontre de ce que je considérais comme sacré, (à savoir la Beauté), car mon petit cœur sensible n'hésiterait pas à massacrer quiconque offenserait mon goût.

J'évoquais l'imam Hassen Chalghoumi menacé de mort, puis la quittai un peu abruptement.

Au cours de la journée, nos regards se croisaient parfois. Je sentais bien qu'elle était préoccupée. Nous nous souriions toutes deux tristement de loin.

Plus tard, alors que je me trouvais en pause déjeuner, une autre collègue vint me trouver en me disant que Sandra craignait que je ne sois fâchée à cause de ce qu'elle avait dit. J'étais fâchée certes. Était-ce contre elle ? Contre quelque chose de plus vaste à travers elle.

Cette collègue me donna un minuscule espoir en me déclarant que notre échange avait fait réfléchir Sandra. J'étais effrayée qu'elle n'ait jamais eu l'occasion d'entendre un autre discours que celui qu'elle avait répété. J'étais en même temps soulagée qu'elle ait pu être touchée par notre court entretien.

Depuis, j'espère seulement que les assauts nombreux de l'obscurantisme ne viendront  pas anéantir ce début de prise de conscience.