Témoignage de Nadia 

28/11/2020


J'habite Paris, je suis française d'origine tunisienne. Le 22 mai 2019, mon fils de 8 ans, alors en classe de CE2, est rentré de l'école agité en me demandant :

-«Maman, à l'école, il y a K. qui m'a dit que j'allais aller en enfer parce-que je mange du porc alors que je suis musulman ! Est-ce qu'on est musulman maman ? »

Choquée, je lui réponds :

-« Est-ce que ton père ou moi t'avons déjà dit un jour que tu étais musulman ?

- Non

- Alors de quoi il se mêle. Nous sommes laïques et libres de l'être ! Donc, que répondras-tu la prochaine fois qu'on te menacera d'aller en enfer si tu manges du porc ?

- Je dirai: D'abord en quoi ça te regarde, et je mange ce que je veux !

- Super mon chéri ! »

Le lendemain, préoccupée, je téléphonai au directeur de l'école afin de lui raconter l'incident. Je ne nommai pas explicitement le petit garçon car, selon moi, il s'agissait d'un problème plus général qui allait au-delà de ses propos.

Le directeur fut aussi choqué que moi. Issus tous deux de parents maghrébins musulmans, nous avions conscience de la gravité de la situation. Nous avions conclu notre entretien sur le projet d'une semaine consacrée à la Laïcité, en décembre prochain. Il nous semblait essentiel d'expliquer avec des mots simples et clairs à certains enfants musulmans qu'il n'avaient pas à exercer de pressions religieuses sur leurs camarades ni à se faire les agents d'une police des mœurs.Malheureusement, le directeur changea d'école à la rentrée suivante et le projet n'aboutit pas. 

J'ai interdit expressément à mes parents et à mon entourage d'évoquer les questions religieuses avec mon fils. Je ne vais plus en Tunisie pour éviter qu'il ne soit exposé à des discours de haine concernant « les mécréants », et c'est à l'école française, laïque et républicaine qu'il se heurte à ce genre de discours....Ah non, non, non ! Marre ! Parce-qu'il porte un prénom oriental, mon fils est assigné à l'identité de « musulman ». Serais-je libre d'en sortir un jour ?

Hélas, depuis cet incident, je me suis demandée s'il n'était pas préférable de changer le prénom de mon enfant, de peur que, repéré par des représentants "auto-proclamés" de la communauté musulmane, il ne subisse un harcèlement et des menaces comme : « Tu ne fais pas le ramadan, tu manges du porc...  on va te casser la gueule ! » Je sais que ça peut advenir un jour. Je suis inquiète et consternée car il me semblait qu'une partie de ma génération s'était sortie de cet enfer, et voilà que nous régressons.

C'est pourquoi il me semble impératif que l'école intervienne fermement pour stopper net les assauts qui mettent nos enfants en danger. Tous ces enfants magnifiques, innocents, merveilleux de créativité et d'intelligence, de joie, de vie, sont blessés et détruits par les discours fondamentalistes qui les dépossèdent de leur liberté et de leur singularité.

Une semaine après l'incident, j'attendais mon fils à la sortie de l'école en compagnie de la maman du petit K. Nous discutions amicalement comme à notre habitude, car nous nous apprécions, et que nos enfants sont amis.  Quand, tout à coup, dans un élan du cœur, je décidai de lui parler de ce qui me tourmentait : 

« J'ai hésité à t'en parler, mais je pense que c'est préférable. Ton fils a dit au mien qu'il risquait d'aller en enfer s'il mangeait du porc. Il faut que tu saches que, si son père et moi sommes de culture arabo-musulmane, nous n'avons pas dit à notre enfant qu'il était musulman. Nous ne voulons appartenir à aucune communauté religieuse ou identitaire. Il me semble que les enfants doivent être libres et préservés des discours malveillants qui prolifèrent en ce moment. Si ça continue, ça risque de briser et de détruire des amitiés. Réalise la chance qu'on a de vivre dans un pays laïque qui permet le vivre-ensemble entre personnes issues de différentes cultures. Est-ce que ce n'est pas préférable de laisser grandir nos enfants en accord avec ce principe ? Sinon qu'est-ce que ça deviendra lorsqu'ils seront au collège: "Tu ne fais pas le ramadan alors nous, on reste entre nous, et on se comporte comme des racailles. Et les juifs, ils contrôlent les banques et les médias et les autres, c'est des kouffars... » Il faut d'urgence arrêter ce genre de discours, d'autant plus qu'ils sont jeunes et influençables. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux les laisser progresser selon leur liberté de conscience afin qu'ils deviennent des individus indépendants? Sache que j'aime beaucoup ton fils. Je ne le tiens pas du tout responsable de ses propos car je sais bien qu'il ne fait que répéter ce que lui ont asséné les plus grands, en pensant donner un bon conseil à son copain. »

Elle me répondit: « C'est vrai. »

Puis, nos enfants sont sortis de l'école. Nous leurs avons parlé ensemble de la laïcité, et de la chance que nous avions de vivre dans un pays où nous pouvions avoir plein de potes venant du monde entier, sans se préoccuper des croyances des uns ou des autres. Tous deux semblaient y voir plus clair. Le petit K. a même dit :"Ah je ne savais pas... Je comprends. Oui, c'est mieux qu'on soit toujours copain avec tout le monde !" J'ai insisté auprès de sa mère pour qu'elle ne tienne aucune rigueur à son fils des propos qu'il avait tenus et dont il n'était pas responsable. Nous nous sommes dit au revoir en toute simplicité et en toute amitié. Alors qu'elle s'éloignait, je l'entendis glisser à son fils :"Nous avons tous le même Dieu..."

Malheureusement, un an plus tard, de son propre aveu, elle me confia l'avoir frappé de retour à la maison ce jour-là. De mon côté, suite à cette discussion, en rentrant à la maison, je me sentais davantage sereine et soulagée. Sur ma lancée, j'expliquai même à mon fils comment la loi de 1905 avait été créé. Puis-je conclure en réaffirmant la devise de notre République, inscrite au fronton de nos écoles publiques ? Liberté ! Égalité ! Fraternité !