Le témoignage d’Élise : sa rencontre avec Naïma

13/12/2020

C'était une très belle femme. Grande, élégante, lumineuse, perchée sur de hauts talons. Elle portait une fine ceinture dont la couleur était assortie au foulard qui couvrait ses cheveux. Nous avions sympathisé alors que je la servais en magasin.

Elle revint plusieurs fois et toujours nous en profitions pour discuter un moment. Un jour, elle vint avec une jeune fille d'une quinzaine d'années que je pris pour sa petite sœur: c'était sa fille.

Nous décidâmes d'échanger nos numéros de téléphone pour aller prendre un café ensemble.

J'étais intriguée par cette personne. Quelle était son histoire ? Son parcours ? Elle semblait toute jeune et avait déjà une si grande fille.

Il se dégageait de sa personne de la fraîcheur, quelque chose de spontané et de candide et en même temps de la force, du caractère.

Nous convînmes de nous retrouver un dimanche au café l'Arcadi qui propose de délicieuses tartes, à l'angle des Galeries Royales et de la rue d'Arenberg à Bruxelles.

Lorsque nous entrâmes, certaines personnes attablées marquèrent de l'étonnement.

Naïma (c'était son nom) semblait heureuse d'être ici. Étant toutes les deux gourmandes, nous partageâmes nos parts de tartes respectives en deux, afin d'en profiter davantage !

Je lui avouai que j'étais intriguée par son histoire car j'avais été surprise de constater qu'elle avait déjà une si grande fille.

« Un jour il faudra que j'écrive un livre pour raconter ma vie ! » me dit-elle en riant.

Elle s'appelait donc Naïma, avait 34 ans et vivait en Belgique depuis 16 ans.

Elle était originaire du Maroc.

Là-bas, un jour, lorsqu'elle avait dix-huit ans, un homme qui l'avait remarquée et qu'elle ne connaissait pas, avait demandé sa main à ses parents. Ceux-ci ne l'avaient pas, à proprement parlé forcée, néanmoins, pendant plusieurs mois, elle subit diverses pressions et conseils insistants qui la poussèrent à accepter. C'était l'occasion d'aller en Europe, de quitter la famille. Cet homme avait l'air épris et respectable etc...

Le mariage eut lieu au Maroc. Après les préparatifs, se tint une grande fête. Ses frères et sœurs, et ses parents étaient heureux pour elle.

Il était convenu qu'après le mariage, elle parte pour la Belgique en compagnie de sa belle-famille. Le voyage devait se faire avec son mari, son beau-frère et son beau-père.

Naïma me confia qu'après les effusions de joie et les embrassades, à partir du moment où elle se retrouva seule en présence de sa belle-famille, sa vie tourna au cauchemar.

Les hommes ne lui adressaient pas la parole. C'était comme si elle n'existait pas. Durant le trajet en voiture de l'Espagne à la Belgique, elle fut malade et vomit sans pouvoir se changer et faire une toilette correcte.

Elle pleurait et c'était de pire en pire.

Arrivée en Belgique chez son mari, elle fut accueillie par sa belle-mère Warda, qui fut encore plus cruelle.

Naïma lui servait de bonne à tout faire et de souffre-douleur. Warda encourageait son fils à la battre si elle tentait de se rebeller.

Elle ne pouvait pas sortir de l'appartement.

Il n'était pas question de contraception dans cet enfer. Derrière son sourire, on devinait des douleurs immenses. En quelques années, elle devint mère de quatre filles. La plus grande avait aujourd'hui 15 ans et la plus petite 4 ans. Elle avait réussit à obtenir la pilule en cachette, par l'intermédiaire de l'une de ses belles-sœurs.

Au fil des ans, les petites grandissant, elle acquit davantage de liberté au sein de la cellule familiale. Emmener les enfants à l'école constituait une première ouverture au monde.

Sa belle-mère finit par se faire moins tyrannique, comme si la naissance des filles et son rôle de mère lui conférait davantage de respectabilité.

Elle suivait désormais une formation d'esthéticienne et souhaitait monter sa propre entreprise.

Elle avait obtenu de son mari l'autorisation de travailler à mi-temps pour avoir davantage d'indépendance.

Les filles étant désormais plus grandes, elle profitait parfois d'un dimanche loin de Bruxelles, à la mer. Seulement là-bas, sur la plage, elle se permettait d'enlever le voile. Elle aimait aussi profiter d'une heure après le travail, pour aller se poser seule dans un café et regarder les gens, la ville, curieuse de tout. Il semblait qu'elle avait des années de vie à rattraper.

Elle me raconta en riant que certaines femmes de son quartier lui reprochaient de s'habiller comme une princesse, même pour se rendre à la boulangerie.

Il arrivait aussi que son mari explose en larmes à ses genoux, s'excusant de tout le mal qu'il lui avait fait.

Elle ne supportait plus ses éclats de violence. Désormais, les filles se mettaient en travers lorsque leur père osait lever la main sur elle.

Nous nous revîmes quelques fois pour boire un chocolat ou faire les magasins.

Elle divorça suite à une scène violente où elle finit par appeler la police.

La dernière fois que je la vis, elle ne portait plus le voile et avait une petite coupe branchée. Elle me dit qu'elle croyait toujours en dieu et se sentait davantage en accord avec elle-même ainsi. J'étais soulagée d'apprendre que la plupart des membres de sa famille la soutenaient dans ce choix. Elle commençait à travailler à son compte en proposant des services de coiffure et de soins esthétiques à domicile. Les rapports avec son ex-mari restaient conflictuels.

Me montrant des photos de ses filles qui avaient grandit, je vis que la plus âgée portait désormais le voile assorti à des vêtements branchés et des accessoires de marque. Dans un soupir blasé, levant les yeux au ciel, Naïma me souffla: « Elle veut faire comme les copines... »