Le commentaire d'Emilie 4/12

04/12/2020

La semaine passée fut marquée par la publication dans Le Monde d'une interview du politologue belge François Gemenne qui soutient la thèse du « privilège blanc » et pourfend l'universalisme, et par la publication sur le compte de l'Observatoire d'un post concernant la carte blanche parue dans Le Vif « Justice et Vérité pour Mawda !» signée par de nombreuses figures de la mouvance indigéniste, des militants décoloniaux, intersectionnels, des universitaires et des associations.


Le post de l'Observatoire avait suscité des réprobations qui m'avaient frappées. Il lui était reproché de « critiquer d'emblée », d' « attaquer frontalement » alors que la tribune comptait la signature d'associations historiques notables.

Je me demandais alors à quoi pourrait bien ressembler un débat d'idées qui ne serait pas frontal ?

Pour ne risquer de froisser personne, faudrait-il tenir un discours allusif et sibyllin ?

Cette péripétie me fit songer à un échange que j'avais eu récemment avec un ami. Lorsque je lui annonçai que je faisais désormais partie de l'Observatoire, il me rétorqua qu'ayant simplement « vu passer dans ses radars» le nom de l'Observatoire, il trouvait « étonnant de s'attaquer exclusivement à des personnalités de gauche alors que l'opinion générale était déjà largement acquise à l'islamophobie. »

Je demeurai stupéfaite par sa formulation. Non seulement il avouait ne connaître l'Observatoire que par ouï-dire, mais il évacuait le fond du débat et les arguments en invoquant la couleur politique des contradicteurs (que personnellement je n'avais nullement prise en compte, me concentrant exclusivement sur la pertinence de la démonstration).

Bouleversée de constater qu'il avait intégré inconsciemment le lexique des islamistes, j'étais aussi exaspérée par le caractère péremptoire de ces affirmations vagues.

Qu' entendait-il par « opinion générale » ? Se plaçait-il au-dessus de la population ? Comment se manifestait l'islamophobie selon lui ? Quelle en était sa définition ?

Je ne sais s'il fut profondément sensible aux arguments que je lui opposai, il finit par me dire que « nous avions probablement pas mal d'analyse en commun, qu'il y avait effectivement beaucoup d'inquiétudes à avoir face aux mouvances fondamentalistes de l'Islam mais qu'il était moins en phase avec l'agressivité et le manque de nuances des articles qu'il avait vu passer. »

Là encore je fus frappée par le manque de cohérence de ses propos. Tout en avouant ne pas avoir lu les cartes blanches, il prétendait formuler un avis à leur sujet et se tenir au-dessus.

il me semblait regrettable qu'il ne sache faire la distinction entre le débat d'idée vigoureux et l'invective.

Outre que je considérais ses approximations et sa passivité comme une stratégie peu efficace pour lutter contre le fondamentalisme, il me semblait regrettable qu'il ne sache faire la distinction entre le débat d'idée vigoureux et l'invective. Ces propos me paraissaient plutôt une justification à son absence de position.

Par conformisme et ignorance, il ne faisait que répéter ce que l'on disait dans son milieu.

Je ne souhaitais pas taire ma pensée pour complaire à cet ami, ni laisser courir pour n'aborder que des sujets superficiels et mondains. N'est-ce pas une forme de respect réel ?

Aujourd'hui, je ne souhaite pas rompre avec lui, néanmoins je sens douloureusement que le temps passant et la situation s'aggravant, je ne pourrai plus accepter le déni, l'aveuglement ou la lâcheté.

De tels échanges sont éprouvants. Il me confirment dans l'idée qu'outre l'islamisme, c'est le conformisme et l'ignorance que nous devons combattre.

Concernant la tribune outrancière et belliqueuse parue dans le Vif posté sur la page FB, à mon sens, il y avait de quoi être frappé par l'instrumentalisation cynique de la mort d'une enfant à des fins de propagande islamiste.

Les indigénistes et les islamistes n'ont que faire du sort des migrants dont il instrumentalisent la détresse afin de servir leur dessein politique.

Nos démocraties sont sans doute imparfaites et perfectibles, il arrive que des représentants de l'État faillissent à leur devoir, mais parler de « politique raciste », de « chasse aux migrants », de « crime policier » est de l'ordre du mensonge grossier.

Parmi les signataires de renom de cette tribune du VIF, outre Madame Bouteldja, auteur de l'essai Les blancs, les juifs et nous dans lequel elle écrit: « Comme chacun sait la tarlouze n'est pas tout à fait un homme. Ainsi l'arabe qui perd sa puissance virile n'est plus un homme. », « Si une femme noire est violée par un noir, c'est compréhensible qu'elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire. », l'on trouvait également Nordine Saïdi, soutien de Dieudonné et fondateur du parti Égalité inspiré d'Égalité et Réconciliation fondé par Alain Soral.

Si certains universitaires et politologues comme Maboula Soumahoro et François Gemenne légitiment la terminologie racialiste indigéniste (« blanchité », « privilège blanc ») pour sa valeur prétendument sociologique, pourraient-ils nous expliquer ce que recouvre le concept « tarlouze » ?

Aujourd'hui, c'est être progressiste que de soutenir de telles inepties ? Prôner l'intolérance sur un ton de supériorité morale au mépris de la cohérence et du réel ?

Défendre une politique identitaire qui affirme que les peuples sont essentiellement des tribus, que nos différences sont irréconciliables, et par conséquence, que la mixité et l'inclusion sont impossibles (« pourri » dit Madame Bouteldja au sujet des mariages mixtes) ?

On doit se sentir léger et satisfait d'avoir un kit idéologique tout prêt qui dispense de l'effort et du trouble de penser.

J'imagine comme il doit être confortable pour l'esprit de faire fi de la complexité du réel et de balayer d'un revers de main: les enfants juifs forcés de quitter l'école publique à cause de la virulence de l'antisémitisme chez certains jeunes d'origine arabo-musulmane, les menaces subies par nos concitoyens d'origine arménienne de la part de fascistes islamistes pro-Erdogan, les pressions exercées sur un jeune homme amoureux par sa famille afin qu'il cesse de fréquenter « une mécréante blanche ».

On doit se sentir léger et satisfait d'avoir un kit idéologique tout prêt qui dispense de l'effort et du trouble de penser.

En 1937, à propos d'André Gide enthousiasmé par son voyage en URSS, l'écrivain Paul Léautaud a cette formulation très juste: « Voilà ce que c'est que de manquer de cette qualité indispensable : la défiance. Écrivain en grand progrès, mais pour l'intelligence, la raison : nul. »

Malheureusement beaucoup n'ont ni cette qualité, ni conscience des forces historiques à l'oeuvre.

Que les islamistes trouvent des alliés parmi les enfants gâtés du système n'a rien d'étonnant. Il est aisé, chic et tendance de cracher sur l'État. C'est une posture douillette de rebelle, à peu de frais. En revanche, combattre l'islamisme peut vous valoir la mort sociale sinon physique.

Jusqu'à quel point feignent-ils de l'ignorer ?

La démocratie est incompatible avec la peur des paroles claires.

La démocratie est incompatible avec la peur des paroles claires. Si les valeurs d' associations historiques sont détournées par les partisans d'idéologies toxiques, il est de notre devoir de faire preuve de discernement et non de nous taire de crainte de froisser la susceptibilité de certains.

Il y a quelques jours, parcourant des articles de journaux , je suis tombée sur un document émouvant de 2006. Il s'agit de la lettre ouverte de Jean Ferrat à Mouloud Aounit, président du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples en France) de 2004 à 2008 dans laquelle il signifie sa rupture avec l'association en raison de sa complaisance à l'égard de l'islamisme et de son offensive contre la laïcité.

Ses paroles sont claires et lucides:

« Je suis donc absolument opposé à la plainte déposée contre "France Soir" et, évidemment contre celle envisagée contre "Charlie- Hebdo".

Je trouve la position du MRAP extrêmement grave pour notre mouvement et au-delà pour l'avenir de notre démocratie laïque.

Je me vois donc forcé de me désolidariser entièrement de cette position et de cette action et de le faire savoir publiquement.

A mon très grand regret. »

Si la découverte de cette lettre m'a particulièrement touchée, c'est que Jean Ferrat est lié au souvenir de mon grand-père.

À chaque attentat qui nous frappe, je songe à lui, soulagée qu'il ne soit plus là pour en être témoin.

Immigré espagnol et militant communiste, il s'était engagé dans la Résistance à 18 ans.

Il en parlait très peu mais avait laissé échapper un jour avec pudeur qu'il avait vu certains camarades mourir lors d'actions de sabotage sur les voies ferrées.

Ouvrier parqueteur, il s'intéressait à l'Histoire et voulait se cultiver autant que possible.

Dans sa petite bibliothèque se trouvaient des encyclopédies Larousse, La peau de Curzio Malaparte, l'Archipel du goulag d'Alexandre Soljenitsyne...

Tous les mercredis, il me laissait éparpiller sa collection de timbres, ouvrir sa bibliothèque, parcourir « L'Histoire de France », et « L'Histoire du monde , des origines à nos jours » éditées par Larousse.

Même si je ne faisais souvent que regarder les images, cette pratique enfantine contribua à me forger une conscience historique.

"Vous n'aurez rien appris de nos illusions, rien de nos faux pas compris". 

Me reviennent alors les paroles de la chanson « Épilogue » de Jean Ferrat dans laquelle le poète s'adresse aux jeunes générations:

« Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur, de sang, de lassitude.

Vous n'aurez rien appris de nos illusions, rien de nos faux pas compris.

Nous ne vous aurons à rien servi, vous devrez à votre tour payer le prix... »

Ces paroles sont cruelles mais justes. Il serait vain de croire que l'homme peut tirer des enseignements de son passé, et pour qu'il le fasse, encore faudrait-il qu'il en ait la connaissance.

Or notre époque est amnésique. Des jeunes gens sans conscience historique et pourvus d'un vocabulaire limité, sont d'autant plus perméables aux doctrines manichéennes et simplistes qui instrumentalisent l'Histoire à des fins de propagande.

Cependant dans la période trouble que nous traversons, il me semble que je trahirais mon grand-père si je manquais de discernement.

Après l'assassinat de Samuel Paty, j'eus une conversation avec ma mère qui me fit part de sa détresse à l'idée de devoir un jour laisser ses enfants dans un monde terrifiant.

Je ressentais une angoisse non moins forte à l'idée de ne pas parvenir à protéger les êtres que j'aimais et il me semblait que j'étais désormais responsable de mes parents comme de mon grand-père décédé.

Il peut sembler étrange de ressentir le besoin de protéger les vivants et les morts. C'est pourtant une évidence car à notre amour pour les personnes se mêle celui pour les choses fragiles et précieuses qu'elles nous ont transmises. Une petite bibliothèque qui témoigne de la bonne volonté de se cultiver et de s'élever.

Ces choses ne représentent-elles pas de manière plus vaste, notre Mémoire, notre Histoire, notre Civilisation ? 

 
É.




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