Catherine, enseignante à Bruxelles

23/11/2020

Je travaille depuis plus de 35 ans dans une école professionnelle implantée au coeur de Bruxelles, surnommée « école de la dernière chance ». Elle a défrayé la chronique il y a une vingtaine d'années.

Elle fait partie du réseau libre et n'a donc pas à respecter certaines normes imposées aux écoles de l'enseignement officiel comme, par exemple, l'interdiction du port du voile dans l'enceinte de l'établissement.

Quand j'ai commencé à y travailler, il n' y avait pas de foulard: ni à l'école, ni dans le quartier. Seules certaines dames un peu âgées le portaient.

De fil en aiguille, des enseignantes voilées ont commencé à être embauchées et de plus en plus venaient postuler dans la mesure où nous devions être une des seules écoles à autoriser le port du foulard.

Un jour, une de mes collègues, qui venait de divorcer et de traverser une longue dépression, s'est mise à le porter dès qu'elle sortait de l'école. La connaissant depuis longtemps, j'étais étonnée et lui ai demandé de m'expliquer. Nous avons eu une discussion autour d'un verre. Cependant je suis restée sceptique quant à ses motivations profondes: elle parlait d'être « plus respectée », de « pratiquer à fond sa religion ». Comme elle avait été une fervente militante écologiste du temps où elle était avec son ex-mari, je me suis dit qu'il s'agissait peut-être d'un engagement passager, son propos étant confus. J'étais plus perplexe qu'éclairée. C'était une collègue de longue date que j'appréciais. Nous en sommes restées là, c'était son histoire après tout...

Quelque temps après, elle obtint l'autorisation de garder son foulard dans l'enceinte de l'école. Si à l'époque, dans cette naïve ouverture à l'autre je n'y trouvais rien à redire, la suite des événements mit à mal mes beaux idéaux.

De fil en aiguille, des enseignantes voilées ont commencé à être embauchées et de plus en plus venaient postuler dans la mesure où nous devions être une des seules écoles à autoriser le port du foulard.

Entretemps, je m'étais renseignée auprès d' amis de culture arabo-musulmane pour comprendre la signification et la multiplication de cette pratique. J'ai également lu divers ouvrages sur le sujet. J'ai ainsi découvert que ce foulard était l'étendard de l'islam politique. Selon des penseurs éclairés, il ne constitue pas une obligation mais fait partie de l'uniforme islamiste même si on le pare de couleurs chatoyantes ou autre simulacre.

Je voyais désormais les choses avec davantage de lucidité, ce qui allait devenir de plus en plus inconfortable.

Petit à petit, l'école a changé. Des jeunes filles se sont faites admonester par une enseignante voilée : c'est "haram" de l'enlever !.

Actuellement, plus d'une dizaine de professeurs voilées y enseignent et presqu'autant de collègues qui partagent leur idéologie. Certains font un bond en arrière si par mégarde, dans un élan, vous voulez leur faire la bise pour dire bonjour, d'autres ne serrent pas la main à une personne du sexe opposé. Si par malheur le repas de la journée pédagogique n'est pas halal, ils quittent ostensiblement l'assemblée. Le barbecue de fin d'année ne comporte plus de saucisses et les sandwiches au jambon ne font d'office plus partie des collations lors des réunions.

Mais il y a pire encore.

Des jeunes filles se sont faites admonester par une enseignante voilée car elles discutaient en tête à tête avec un garçon dans les couloirs.

D'autres élèves, qui avaient enlevé leurs foulards lors d'une sortie à la mer se sont faites sermonner par des enseignantes voilées, car il serait « haram » (péché) de l'enlever.

La jeune fille qui me l'a raconté était offusquée car elle ne s'estimait pas plus « mauvaise » musulmane qu'elles, mais elle n'a rien osé leur répondre.

D'autres élèves, qui avaient troqué leur hijab pour un turban laissant apparaître leur cou et leurs oreilles se sont également faites sévèrement réprimander.

Tous ces faits qui se multipliaient m'horrifiaient. Ces jeunes filles « ne voulaient pas avoir d'ennui », je me sentais démunie et je ne savais pas quoi faire étant donné que direction et PO fermaient les yeux.

Je me sentais seule, donc je ne disais rien.

Je menais mes ateliers artistiques et je recevais individuellement les jeunes qui avaient besoin de parler. Ayant suivi une formation à l'écoute et à l'entretien d'aide, j'associais ces séances d'écoute au travail créatif.

J'ai aussi été témoin de paroles humiliantes et de comportement déplacés de la part de mes collègues voilées.

Depuis quelques années, la population des classes DASPA (classes de français langue étrangère pour primo-arrivants) est devenue presque exclusivement arabophone et souvent analphabète, alors qu'auparavant, ces classes mixaient parfois jusqu'à 8 ou 10 nationalités.

Tous étaient motivés d'apprendre le français simplement pour pouvoir commencer à se parler entre eux !

Aujourd'hui, ce n'est plus le cas et c'est totalement contreproductif.

Il n'y a plus immersion dans la culture du pays d'accueil. La classe, le quartier sont quasiment exclusivement arabophones: l'école est comme un ghetto dans le ghetto.

l'école est comme un ghetto dans le ghetto

Pourquoi ? Je pense que la multiplication des foulards y est pour beaucoup. Pour preuve, souvent, certains parents non-musulmans ou musulmans laïcs changent leurs enfants d'école après quelques semaines, lorsqu'ils se rendent compte de son fonctionnement.

De plus, la plupart de mes collègues voilées sont ici, non par réelle vocation ou volonté d'enseigner et de transmettre, mais tout simplement parce qu'elle peuvent porter le foulard, et s'en remettre au prétendu mauvais niveau des élèves pour justifier leur manquement professionnel.

Ainsi, lors d'un conseil de classe où l'on débattait du contenu des cours à adapter pour ces élèves qui nécessitent un suivi particulier, j'ai entendu: « Moi je respecte le programme point. J'ai mes fiches, mes exercices: ils n'ont qu'à suivre. »

La cerise sur le gâteau fut la cession d'heures de « remédiations en français » au profit de deux professeur de mathématiques et sciences, alors même que les professeurs de français sont surchargés de travail.

J'ai alors écrit sur la plate-forme interne de l'établissement un petit mot où je disais ne plus rien comprendre aux objectifs poursuivis et aux voies utilisées. Tant qu'à faire, j'ai osé ajouter que je trouvais dommage, dans une école « citoyenne », que des jeunes filles qui se posent des questions, enlèvent leur foulard ou le portent de façon moins orthodoxe, se fassent réprimander: l'école étant pour moi le lieu de l'apprentissage de la liberté de penser par soi-même.

J'ai écrit un texte "coup de gueule" qui ne citait ni n'accusait personne, la réponse fut violente, c'était moi qui était accusée de haine 

Je tiens à préciser que mon texte « coup de gueule », ne citait et n'accusait personne. J'exprimais mon ressenti sur ce qui se passait dans l'école.

La réponse d'une collègue fut violente et dirigée contre ma personne.

« Je suis vraiment choquée , scandalisée par ta manie de toujours tout ramener à l'islam et au foulard... encore et encore... tu ne rates jamais une occasion de cracher ton venin sur ces deux sujets contre lesquels tu sembles mener une croisade...tu pourrais nous expliquer ce que le foulard a à voir avec l'apprentissage du français dans notre école ??

A maintes reprises, des élèves sont venues me dire que tu ne cessais de les questionner à ce sujet...questionner est un bien faible mot... d'après elles, tu tentes de les dissuader de porter le foulard en leur disant qu'elles seraient plus jolies sans.. ; à d'autres musulmanes qui ne le portes pas , tu aurais demandé pourquoi elles ne portaient pas de short et de mini jupe... je n'en ai jamais soufflé mot à quiconque et je n'ai pas voulu m'en mêler... mais là tu pousses le bouchon beaucoup trop loin... pourquoi une personne qui a manifestement un tel problème avec l'islam et le foulard reste-t-elle dans une école où celui ci est autorisé ?

A vrai dire, je pose ces questions mais je ne suis pas intéressée par les réponses... les haines viscérales sont toujours inexplicables... ce que tu fais est tout simplement inadmissible, indigne d'une enseignante dans une école comme la nôtre ... »

Le pire c'est qu'il n'y eut aucune réaction ni du PO ni de la direction, ne fut-ce que sur la forme agressive, diffamatoire et venimeuse de cette réponse alors que je n'avais fait qu'émettre un ressenti personnel et une opinion générale sur l'école.

Je n'ai finalement pas répondu, je n'en avais pas la force. M'obliger à me justifier et m'entraîner dans une polémique usante était le but recherché: cette collègue ayant une rhétorique militante bien au point.

J'étais cassée et j'ai fini par tomber en burn-out

Je serai pensionnée dans deux ans et heureuse de quitter cette école, même si -et c'est ça qui est malheureux- j'ai toujours aimé le travail que j'y faisais auprès des jeunes. Ce qui me désole, c'est de les laisser entre les mains de ces imposteurs, de ces islamistes qui ne vont pas les aider à s'intégrer et à s'émanciper. Au contraire: certaines jeunes filles qui étaient prêtes à enlever leur foulard pour intégrer une école qui correspondait mieux à leur choix, ont renoncé sur les conseils de ces professeurs voilées qui leur ont intimé d'aller à La Vertu (école musulmane) pour pouvoir porter leur foulard !

Malheureusement, La Vertu est une école « élitiste » à l'instar des collèges catholiques bien cotés. Les jeunes filles en question y ont donc été perdues, mal accueillies, débordées, et sont finalement revenues chez nous en cours d'année... dans des sections qui n'étaient pas un choix de cœur, mais avec l'autorisation de porter le foulard. Un vrai gâchis !

Certaines jeunes filles syriennes avaient au moins la franchise que n'ont pas les néoféministes qui militent pour leur "libre-choix de porter le voile". Elles me disaient sans ambages que c'était « pour se cacher des garçons », qu'elles étaient « des perles » ou des « sucettes emballées ».

Certaines jeunes filles syriennes avaient au moins la franchise que n'ont pas les néoféministes qui militent pour leur "libre-choix de porter le voile". Elles me disaient sans ambages que c'était « pour se cacher des garçons », qu'elles étaient « des perles » ou des « sucettes emballées ».

Il y avait néanmoins moyen de discuter avec elles lorsque nous n'étions pas en présence des professeurs voilées qui ne leur permettent aucune remise en question « identitaire » et « religieuse ».

En 40 ans, nous sommes passés de « touche pas à mon pote » à « touche pas à mon foulard ».

Il ne faut pas autoriser le port du voile pour les professeurs à l'école car cela aboutit toujours à de l'entrisme islamiste et du prosélytisme religieux, je déplore que l'enseignement libre ne soit pas soumis aux mêmes règlements que l'enseignement officiel.

Et même s'il y a peu d'élèves qui se posent des questions, celles qui le font ont droit aux mêmes chances d'émancipation que leur concitoyens !

En 40 ans, nous sommes passés de « touche pas à mon pote » à « touche pas à mon foulard ».

C'est décourageant et révoltant de voir ces prétendues féministes privilégiées défendre l'indéfendable: elles ont tous les droits et peuvent disposer de leurs corps comme bon leur semble. Pour avoir entendu tant de confidences de jeunes filles qui n'avaient pas accès à ces droits élémentaires, je suis en colère car leur posture me semble hypocrite, injuste, condescendant et raciste.

Après l'assassinat de Samuel Paty, j'ai envoyé sur la plate-forme interne de l'école la vidéo de l'hommage de Sofia Aram. La collègue qui m'avait prise à partie de manière malveillante a osé répondre en citant l'islamiste Marwan Mohammed du CCIF:

« En effet S., je partage totalement ton avis et je condamne à cor et à cri ce crime innommable, comme je condamne toutes les violences, toutes les injustices, sans discrimination aucune et quelles qu'en soient les victimes.

Comme je ne saurais l'exprimer de meilleure façon, je partage avec vous le très beau message de Marwan Muhammad, auteur et statisticien français:

"En tant que musulman, je ne m'excuse de rien.

En tant qu'être humain, je fraternise en tout. »

Consternation.